12 septembre 2026

Montre française : ce que « fabriqué en France » veut dire quand le mouvement vient de Suisse

La Suisse impose 60 % du coût de revient réalisé sur son sol pour écrire « Swiss made » sur un cadran. En France, la montre relève des règles générales d'origine, sans seuil chiffré ni exigence sur le mouvement. Nous avons lu ce que les quatre horlogers français de notre catalogue écrivent eux-mêmes de leurs calibres.

Introduction : deux pays, deux définitions

Retournez une montre suisse. Les deux mots gravés au dos — Swiss made — ne sont pas un slogan : ce sont une indication géographique protégée, définie par une ordonnance fédérale, contrôlable, et dont l’usage abusif est sanctionné. Pour les écrire, un fabricant doit prouver qu’au moins 60 % du coût de revient de la montre a été réalisé en Suisse.

Retournez maintenant une montre française. La mention « fabriqué en France » y obéit aux règles générales du marquage d’origine, celles que le ministère de l’Économie expose pour l’ensemble des produits manufacturés : ni seuil chiffré propre à la montre, ni exigence sur le mouvement. Une montre peut légalement porter « fabriqué en France » avec un moteur japonais à l’intérieur.

Ce n’est pas un scandale, et ce n’est pas de la fraude. C’est une asymétrie réglementaire dont personne ne parle, et qui explique pourquoi la question « cette montre est-elle française ? » n’a pas la même valeur des deux côtés du Jura.

Nous avons donc fait le travail dans l’autre sens : plutôt que de croire les mentions, nous sommes allés lire ce que les quatre horlogers français de notre catalogue disent de leurs mouvements. Deux d’entre eux, Yema et LIP, publient une page technique détaillée sur leurs calibres ; pour les deux autres, l’information est documentée ailleurs. Aucun ne dissimule. Voici ce que nous avons trouvé.


1. Ce que la Suisse impose, et que la France n’impose pas

La règle suisse est chiffrée, et elle a été durcie en 2017

Le Conseil fédéral a révisé le 17 juin 2016 l’ordonnance réglant l’utilisation du nom « Suisse » pour les montres, entrée en vigueur le 1er janvier 2017. Trois exigences cumulatives en sortent :

  • 60 % au minimum du coût de revient de la montre considérée dans son ensemble — le produit fini, pas seulement le moteur — doivent être réalisés en Suisse ;
  • pour le mouvement, les pièces constitutives de fabrication suisse doivent représenter au moins 50 % de sa valeur, et au moins 60 % de son coût de revient doivent être générés en Suisse ;
  • le développement technique de la montre et du mouvement doit également être fait en Suisse.

Avant cette révision, seuls les coûts du mouvement entraient dans le calcul. Le durcissement visait explicitement à « endiguer la menace des usages abusifs de l’indication géographique suisse ».

Ce que ce label vaut, en argent

L’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle cite des études de l’EPFZ et de l’Université de Saint-Gall : les consommateurs sont prêts à payer jusqu’à 20 % de plus pour une montre suisse en général, et jusqu’à 50 % de plus pour certaines montres mécaniques.

Retenez ce chiffre. Il explique tout le reste : un horloger français ne se bat pas seulement contre un savoir-faire, il se bat contre une prime de prix que deux mots sur un cadran suffisent à déclencher.

La règle française est générale, et ne dit rien du mouvement

Côté français, le marquage de l’origine n’est pas obligatoire pour les produits manufacturés : c’est le fabricant qui choisit d’informer. S’il le fait, il doit respecter les règles d’origine non préférentielle du code des douanes de l’Union, qui prévoient deux cas :

  1. le produit est entièrement obtenu en France ;
  2. le produit a subi en France sa dernière transformation substantielle, c’est-à-dire une transformation donnant un produit nouveau ou correspondant à un stade de fabrication important.

Le ministère de l’Économie le formule sans détour : « la mention “Fabriqué en France” ne signifie pas que 100 % des étapes de fabrication d’un produit ont été réalisées en France, mais qu’a minima, une partie significative de la fabrication du produit a été réalisée en France. »

Pour une montre, l’assemblage du mouvement et du cadran, l’emboîtage, le réglage et les contrôles peuvent constituer cette dernière transformation substantielle. Un mouvement importé n’interdit donc pas à la montre finie d’être française au sens du droit.

Suisse (« Swiss made »)France (« Fabriqué en France »)
Base juridiqueOrdonnance fédérale spécifique aux montresRègles générales d’origine non préférentielle
Seuil chiffré60 % du coût de revient du produit finiAucun seuil propre à la montre
Règle sur le mouvementOui : 50 % de la valeur des pièces, 60 % du coût de revientAucune
Développement techniqueDoit être fait en SuisseNon exigé
SanctionUsage abusif sanctionné2 ans d’emprisonnement et 300 000 € d’amende (pratique commerciale trompeuse)

La dernière ligne mérite d’être lue attentivement : la France sanctionne lourdement le mensonge sur l’origine. Ce qu’elle ne fait pas, c’est définir un seuil sectoriel qui rendrait la comparaison possible.


2. Le point de blocage : l’organe réglant

Dans une montre mécanique, la pièce la plus difficile à produire n’est ni le boîtier, ni le cadran, ni même la platine. C’est l’organe réglant : le balancier, le spiral et l’échappement, l’ensemble qui donne le rythme et détermine la précision. Une poignée d’industriels au monde savent en produire en série, et l’écrasante majorité sont suisses ou japonais. Aucun des quatre horlogers de notre catalogue n’en revendique la fabrication.

C’est là que le discours « montre française » rencontre sa limite physique — et il faut saluer les marques qui le disent elles-mêmes.

Yema est le cas le plus intéressant, parce que c’est la maison qui est allée le plus loin. Depuis Morteau, dans le Doubs, elle usine elle-même les ponts et platines de ses calibres maison CMM.10, CMM.20 et CMM.30, avec l’appui de FEMTO Engineering, institut de recherche public bisontin associé au CNRS. C’est une démarche rare hors de Suisse. Et pourtant, sur sa propre page technique, la marque écrit que les organes réglants sont fabriqués en Suisse. La pièce maîtresse traverse la frontière.

LIP documente la même dépendance, plus largement. La majorité de son catalogue utilise des calibres à quartz Ronda fabriqués en Suisse et des automatiques Miyota (groupe Citizen) et TMI (groupe Seiko Epson) fabriqués au Japon. Son calibre R26, présenté en 2025 et développé avec l’école d’ingénieurs SupMicroTech de Besançon, n’a pas été dessiné depuis la première vis : il repose sur une architecture mécanique existante produite en grande série, retravaillée ensuite. Les rubis restent suisses.

Michel Herbelin, maison familiale de Charquemont, ne prétend rien d’autre : ses mouvements sont suisses — Sellita SW200-1 sur l’automatique Galet, Ronda 3540.D sur le chronographe Inspiration, selon ses fiches produit. Ce qui est français, à Charquemont, c’est le dessin, l’assemblage à la main, le réglage et un contrôle annoncé en 65 points en cours de fabrication.

Pequignet est la seule à concevoir, développer et assembler ses propres calibres mécaniques — le Calibre Royal, premier mouvement de fabrication française développé par la maison, puis le Calibre Initial. Mais toutes ses collections n’en sont pas équipées : plusieurs lignes d’entrée de gamme embarquent des mouvements suisses Sellita.

Le constat est donc net, et aucune des quatre maisons ne le masque : aucune ne revendique une montre intégralement française. Yema est la seule à préciser explicitement l’origine suisse de ses organes réglants ; les trois autres documentent l’origine étrangère de leurs mouvements entiers, ce qui règle la question d’avance. La bonne question n’est donc pas « est-elle française ? » mais « qu’est-ce qui, dans cette montre, est français ? ».


3. Les quatre horlogers français, et ce qu’ils font réellement ici

C’est pour répondre à cette question que nous notons chaque marque sur quatre critères séparés — capitaux, conception, fabrication, matières premières — plutôt que de donner une note globale. Notre barème retient toujours la note la plus basse comme badge affiché : une seule faiblesse commande le résultat, et aucune ne peut être compensée par une autre.

HorlogerCe qui est fait en FranceCe qui ne l’est pasSegment
PequignetConception, développement et assemblage de calibres maison à Morteau ; label Entreprise du Patrimoine VivantMouvements Sellita sur plusieurs lignes d’entrée de gammeHaute horlogerie
YemaUsinage des ponts et platines à Morteau, assemblage du mouvement et de la boîteOrganes réglants fabriqués en Suisse ; séries « Swiss » (Sellita) fabriquées et assemblées à Bienne ; chronographes méca-quartz sur mouvement SeikoAccessible à manufacture
Michel HerbelinDessin, assemblage à la main, réglage, 65 points de contrôle à CharquemontTous les mouvements sont suisses ; origine des boîtiers non publiéeMilieu de gamme
LIPAssemblage, emboîtage, réglage et contrôle à Châtillon-le-Duc ; calibre R26 sur trois collectionsQuartz Ronda suisses, automatiques Miyota et TMI japonais ; rubis suissesAccessible

Trois histoires industrielles qui valent d’être connues

Ces quatre maisons ont en commun une chose que le marketing horloger raconte rarement : elles ont toutes failli disparaître.

Pequignet a été placée en liquidation judiciaire le 30 novembre 2016 par le tribunal de commerce de Besançon, alors qu’elle employait 42 salariés à Morteau. Elle a été reprise en 2017 par quatre de ses propres salariés — 16 emplois conservés sur 38 — puis rachetée en 2021 par le fonds familial français Enowe. Neuf ans plus tard, le 2 avril 2026, la France offrait une montre Pequignet à l’empereur du Japon lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron : une pièce dessinée pour l’occasion, cadran peint en miniature d’un chêne et d’une fleur de cerisier entrelacés, fleur de lys remplacée par le monogramme « RF » de la République. Le chemin entre les deux dates mérite qu’on s’y arrête.

LIP, c’est l’usine occupée de 1973, l’autogestion ouvrière, « on fabrique, on vend, on se paie » — puis la liquidation de 1977 et des décennies de licences d’exploitation pendant lesquelles le nom a survécu sans contenu industriel. Le retour est récent : depuis septembre 2024 seulement, la marque appartient sans partage à la Société des Montres Bisontines, entreprise familiale du Doubs, qui a réuni la marque, son exploitation et son outil de production dans son bassin d’origine.

Yema a ouvert son capital en septembre 2024 au fonds régional GEI pour financer précisément son outil industriel à Morteau, le groupe familial Ambre conservant la présidence. Les machines qui usinent les platines coûtent cher, et c’est cet argent-là qu’il a fallu aller chercher.

Autrement dit : ce qui reste d’horlogerie française tient à quelques dizaines de personnes dans le Haut-Doubs, et à des décisions prises il y a moins de trois ans.


4. Comment lire une montre « française » sans se tromper

Trois questions à poser, dans cet ordre

1. Où le mouvement est-il fabriqué ? C’est la question qui départage. Si la réponse est « Suisse » ou « Japon », la montre peut rester française au sens du droit et de l’emploi, mais son cœur ne l’est pas. Les quatre maisons publient cette information : Yema et LIP ont des pages techniques dédiées à leurs calibres.

2. Quelles opérations sont réellement faites en France ? Il y a une différence considérable entre poser un bracelet avant de fermer une boîte et réaliser l’emboîtage, le réglage du calibre, les tests d’étanchéité et le contrôle final. Chez les quatre maisons du catalogue, ces opérations sont faites sur place, par des horlogers embauchés localement. Ce n’est pas rien : c’est même l’essentiel de ce qui fait vivre un bassin.

3. La marque revendique-t-elle un label vérifié par un tiers ? C’est ici que se joue la différence entre une mention et une garantie.

« Fabriqué en France » n’est pas « Origine France Garantie »

La confusion est générale, et elle est entretenue. Les deux mentions ne disent pas la même chose :

  • « Fabriqué en France » est une mention d’origine que le fabricant appose lui-même sous sa responsabilité, sans vérification préalable, dès lors que la dernière transformation substantielle a eu lieu en France ;
  • « Origine France Garantie » est un label privé qui certifie que le produit prend ses caractéristiques essentielles en France et qu’au moins 50 % du prix de revient unitaire y est acquis, avec un cahier des charges vérifié par un organisme tiers indépendant.

Ce seuil de 50 % permet une comparaison intéressante. LIP annonce plus de 70 % du prix de revient de son calibre R26 acquis en France — au-dessus du seuil OFG, donc, mais sur le seul mouvement et pour trois collections, pas sur l’ensemble du catalogue. Michel Herbelin, de son côté, ne revendique pas le label pour sa gamme.

Un troisième label existe et signifie encore autre chose : Entreprise du Patrimoine Vivant, reconnaissance d’État attribuée à des savoir-faire artisanaux ou industriels d’excellence. Pequignet le porte. Il distingue une entreprise, pas l’origine d’un produit — un fabricant labellisé EPV peut parfaitement importer une partie de ses composants.


5. Face à qui ? Ce que valent les concurrents étrangers

Le rayon horlogerie de notre catalogue est volontairement segmenté par gamme, et pas seulement par produit. Proposer une manufacture à plusieurs milliers d’euros à quelqu’un qui cherche une Swatch n’est pas une alternative, c’est une fin de non-recevoir. Nous avons donc rangé les quatre horlogers en face de concurrents de même segment de prix :

Une précision s’impose sur ces concurrents. Beaucoup sont suisses, et leur « Swiss made » répond bien aux 60 % évoqués plus haut. Mais l’étiquette ne dit rien du capital : plusieurs de ces maisons appartiennent à des groupes cotés dont les bénéfices ne restent pas davantage dans une vallée horlogère que ceux d’une marque française. Origine de fabrication et destination des bénéfices sont deux questions distinctes, et c’est pourquoi nous les notons séparément.


Conclusion : la bonne question n’est pas celle qu’on croit

Au terme de ce travail, notre conviction est simple. Demander « cette montre est-elle française ? » ne mène nulle part, parce que la réponse honnête est toujours « en partie ». Aucune des quatre maisons ne revendique un mouvement intégralement français, et aucune ne prétend le contraire.

Les questions qui mènent quelque part sont les suivantes :

  • Qui touche l’argent ? Les quatre horlogers du catalogue ont des capitaux français : familiaux chez Michel Herbelin et Ambre-Yema, familial-industriel chez SMB-LIP, un fonds familial français chez Pequignet. C’est déjà une différence de nature avec un groupe coté.
  • Qui fait le travail ? L’assemblage, le réglage et le contrôle sont réalisés dans le Doubs par des horlogers formés sur place. C’est de l’emploi industriel réel, dans un bassin qui en a perdu énormément.
  • Qu’est-ce qui progresse ? Le calibre R26 de LIP, les platines usinées de Yema, les calibres maison de Pequignet ne sont pas des arguments marketing : ce sont des capacités industrielles qui n’existaient plus il y a dix ans et qui existent de nouveau. Elles sont partielles, lentes à reconstruire, et elles avancent.

Une montre française en 2026, c’est donc ceci : un objet conçu, assemblé, réglé et contrôlé en France, animé par un moteur qui vient d’ailleurs, vendu par une entreprise dont le capital est ici. Le dire ainsi est moins flatteur qu’un drapeau sur un cadran. C’est surtout plus exact — et c’est ce qui permet à chacun de décider ce qu’il achète.

Les quatre fiches détaillées, avec leurs notes séparées et leurs réserves, sont consultables sur les pages de LIP, Yema, Michel Herbelin et Pequignet.


Sources :

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