Couches : le rayon où l'on peut enfin nommer l'usine
Il ne reste que trois usines de couches en France — à Ploërmel, Laval-sur-Vologne et Bully-les-Mines — et toutes trois appartiennent à des Français. Sur un rayon où l'Anses a établi des dépassements de seuils sanitaires, c'est le seul linéaire de grande consommation où « fabriqué en France » se vérifie sur une carte.
Introduction : pour une fois, la question a une réponse
Sur presque tous les rayons que nous documentons, la même difficulté revient. Une marque affirme fabriquer en France, et rien ne permet de le vérifier : les sites de production ne sont pas publiés, les sous-traitants pas nommés, et le drapeau sur l’emballage ne certifie rien.
La couche jetable fait exception, pour une raison arithmétique. Il ne reste que trois usines de couches en France. On peut les nommer, donner leur adresse, leur effectif et leur propriétaire. Toute marque qui prétend fabriquer ici sort forcément de l’une d’elles.
C’est, à notre connaissance, le seul rayon de grande consommation où la question « où est-ce fabriqué ? » admet une réponse aussi nette. Voici ce que nous avons trouvé.
1. Les trois usines, et à qui elles appartiennent
Ploërmel, Morbihan — les Celluloses de Brocéliande
Le site fabrique des produits d’hygiène à usage unique depuis 1990 sous propriété du Groupement Les Mousquetaires, dont il est aujourd’hui une filiale via ITM Entreprises. Il emploie 249 collaborateurs et sort chaque jour plus de 3,2 millions de couches pour bébé et 1,8 million d’unités d’hygiène féminine, soit environ cinq millions d’articles par jour.
C’est le premier producteur français de couches pour bébé, et le seul producteur français de protections hygiéniques féminines à usage unique. Il fabrique sous les marques Pommette, Labell, Netto, Top Budget, Plume, Nid d’Ange et Essentials — pour l’essentiel des marques de distributeur.
Le point remarquable est structurel : le distributeur possède son usine. Une marque de distributeur est d’ordinaire fabriquée en sous-traitance, souvent hors de France. Ici, l’outil industriel appartient au groupement depuis plus de trente ans.
Laval-sur-Vologne, Vosges — BB Distribe
L’histoire de ce site va à rebours de tout ce que documente ce site. En 2011, Christiane Andrès et son fils Laurent reprennent l’entreprise à la barre du tribunal, à un groupe allemand placé en liquidation judiciaire. Quinze ans plus tard, l’usine tourne toujours : de l’ordre de 1,25 milliard de couches par an, à raison de 600 couches par minute et par ligne, jour et nuit.
Une usine française rachetée à un industriel étranger qui l’abandonnait, et non vendue à un groupe étranger : le mouvement inverse de celui que nous décrivons habituellement.
Bully-les-Mines, Pas-de-Calais — Naturopera
C’est la plus récente, et elle n’existait pas quand nous avons commencé à documenter ce rayon. Naturopera, PME créée en 2013 par Geoffroy Blondel de Joigny et Kilian O’Neill, 150 collaborateurs et 66 millions d’euros « générés sur 2024 » selon le groupe, a investi 14 millions d’euros pour construire sa propre usine, présentée comme le premier site français exclusivement consacré à la couche écologique.
Le choix est notable : plutôt que de faire produire chez l’un des deux industriels existants, le groupe a immobilisé son capital dans un site à lui, dans une région marquée par la désindustrialisation.
Ce qu’il faut comprendre : ces trois usines appartiennent respectivement à un groupement de commerçants indépendants, à une famille, et à une PME. Aucune n’est détenue par un groupe étranger. Sur ce rayon, l’industrie française n’a pas seulement survécu — elle appartient encore à des Français.
2. Pourquoi ce rayon a changé : le rapport de l’Anses
En janvier 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire a remis un rapport sur la sécurité des couches jetables pour bébé. Ses conclusions ont durablement transformé le linéaire.
L’expertise a mis en évidence des dépassements de seuils sanitaires pour plusieurs substances : dioxines et furanes, hydrocarbures aromatiques polycycliques dont le benzo[a]pyrène, PCB de type dioxine, ainsi que deux parfums allergisants — le butylphénylméthylpropional et l’hydroxyisohexyl 3-cyclohexène carboxaldéhyde — dans les couches parfumées.
L’agence indiquait ne pas pouvoir exclure, en l’état des connaissances, un risque sanitaire lié au port de couches jetables, et recommandait une restriction au titre du règlement européen REACH, qu’elle jugeait la mesure réglementaire la plus appropriée.
Ce rapport ne visait aucune marque en particulier : il portait sur des couches classiques du marché. Mais il a fait naître une génération de marques dont l’argument n’est plus le prix mais la composition — et qui, très souvent, nomment leur usine par la même occasion.
Une distinction à garder en tête pour la suite. Composition et origine géographique sont deux questions différentes. Une couche peut être irréprochable sur sa formulation et dépendre entièrement d’approvisionnements lointains. Notre barème ne mesure que la seconde ; le rapport de l’Anses portait sur la première.
3. Quatre marques françaises, quatre profils
| Marque | Capitaux | Fabrication | Où |
|---|---|---|---|
| Pommette | 🇫🇷 Les Mousquetaires | France | Ploërmel |
| Tidoo | 🇫🇷 Naturopera | France | Bully-les-Mines |
| Les Petits Culottés | Fonds étranger minoritaire | France | Vosges et Bretagne |
| Joone | Fonds étranger minoritaire | France et étranger | Vosges, Danemark, Espagne |
Pommette est le dossier le plus simple : marque de distributeur d’Intermarché, fabriquée dans l’usine que le groupement possède. C’est aussi la moins chère, ce qui compte sur un produit acheté plusieurs milliers de fois par enfant. Sa limite est sa disponibilité : elle n’existe qu’en magasin Intermarché.
Tidoo appartient au seul groupe du rayon à avoir construit son usine. Une marque qui sous-traite peut changer de fournisseur, ou de pays, sans que rien ne le montre en rayon ; une marque qui possède ses lignes a engagé son capital dans un lieu précis.
Les Petits Culottés fait produire chez BB Distribe dans les Vosges et en Bretagne, et le dit. Son capital n’est plus intégralement français : les fondateurs Matthieu Batteur et Johan Bonnet ont fait entrer Quilvest, filiale du family office Bemberg Capital, en participation minoritaire. Siège et usines restent en France — c’est une levée, pas un rachat, et la distinction compte.
Joone mérite le développement le plus nuancé de cet article, et il est à son honneur.
4. Le cas Joone : pénalisée par sa propre transparence
La marque publie l’origine de fabrication produit par produit, sur chaque fiche produit. C’est précisément cette publication qui permet d’établir que sa couche classique sort des Vosges, mais que sa couche-culotte vient du Danemark, et ses serviettes hygiéniques d’Espagne.
Notre note de fabrication en tient compte et se trouve abaissée. Il faut mesurer ce que cela signifie : une marque qui ne communiquerait rien sur ses sites de production échapperait à cette réserve, faute d’information. Le silence protège, la franchise expose.
Nous le signalons parce que c’est un défaut de tous les systèmes de notation, y compris le nôtre : ils mesurent ce qui est publié, et récompensent donc mécaniquement l’opacité. La seule réponse honnête est de le dire au lecteur, et de ne pas confondre une mauvaise note avec un mauvais comportement.
5. La limite que partagent les quatre
Aucune de ces marques n’atteint l’ancrage total, et la raison est toujours la même.
Une couche est faite de cellulose et de polymères superabsorbants. La première est de la pâte à papier, les seconds des dérivés pétrochimiques. Deux des quatre marques donnent une indication sur leur provenance. Les Celluloses de Brocéliande, qui fabriquent Pommette, déclarent dans leur rapport RSE 2023 des matières premières « d’Europe à plus de 90 % (dont 38 % de France) », sans ventiler par matière, et visent « à terme » une pâte à papier relocalisée : c’est la seule des quatre à atteindre la majorité européenne, d’où son 2. Joone indique que sa cellulose vient, selon elle, « de forêts finlandaises bien gérées certifiées FSC® et d’autres sources contrôlées », sans que la part finlandaise soit chiffrée. L’origine de ses polymères n’est pas publiée.
C’est le même plafond que celui rencontré sur la papeterie avec les polymères, sur le textile avec le coton, ou sur les lessives avec les tensioactifs. Le geste industriel est français ; la matière, au mieux européenne, ne l’est pas.
Conclusion : trois adresses valent mieux qu’un drapeau
Ce rayon apporte une démonstration que nous cherchions depuis longtemps. Quand l’industrie d’un secteur se réduit à trois sites, la question « est-ce fabriqué en France ? » cesse d’être une affaire de confiance et devient une affaire de fait : on peut nommer l’usine, son propriétaire et son effectif.
Cette clarté est le produit d’un appauvrissement — il reste trois usines parce qu’il y en avait davantage. Mais elle offre au consommateur ce qu’aucun label ne lui donne ailleurs : la possibilité de vérifier lui-même.
Face à Pampers, lancée par Procter & Gamble en 1961, et à Huggies, lancée par Kimberly-Clark en 1978, l’alternative française existe, elle est industrielle, et elle est localisable. Reste à savoir ce que vous privilégiez : le prix, l’indépendance du capital, ou la transparence de la formulation. Nos quatre notes séparées sont faites pour que vous puissiez trancher vous-même.
Sources :
- Sécurité des couches pour bébé — avis révisé de l’Anses — rapport de l’Anses remis en janvier 2019
- L’Anses prépare la restriction des substances chimiques dans les couches jetables pour bébé — L’Usine Nouvelle
- Rapport RSE 2023 des Celluloses de Brocéliande — Celluloses de Brocéliande, pour l’origine des matières premières
- Les Celluloses de Brocéliande, Ploërmel — « Filiale de ITM ENTREPRISES SA » — Industrie Explorer, L’Usine Nouvelle
- Les Celluloses de Brocéliande fabriquent les couches saines pour les prématurés — Les Infos du Pays Gallo
- L’industriel vosgien de la couche-culotte BB Distribe annonce 25 millions d’euros d’investissement — Le Journal des Entreprises
- BB Distribe se diversifie dans les couches-culottes pour bébés — L’Usine Nouvelle
- Naturopera investit 14 millions d’euros pour son usine de fabrication de couches — Plan Bio
- Naturopera, page d’accueil — « 150 collaborateurs », « 66 M€ générés sur 2024 » — Naturopera
- Pas-de-Calais : une usine de « couches écologiques » ouvrira en 2022 — L’Info Durable, avec l’AFP, pour la fondation en 2013 et le premier site exclusivement consacré à la couche écologique
- Couches bébé fabriquées au cœur des Vosges — site officiel des Petits Culottés
- Les couches Les Petits Culottés ont trouvé leur investisseur — L’Informé, pour l’entrée de Quilvest au capital
- Joone, le poids lourd des tout-petits qui veut se passer des supermarchés — Maddyness, pour la levée de 10 M€ auprès d’Alven et Vaultier7
- Abonnement couches — Joone, pour la fabrication dans les Vosges et l’origine de la cellulose
- Le petit sac de couche-culotte — Joone, pour la fabrication au Danemark
- Coffret rituel intimité — Joone, pour les serviettes hygiéniques fabriquées en Espagne