17 juillet 2026

L'État français quitte Windows pour Linux : la souveraineté numérique passe enfin à l'exécution

Le 8 avril 2026, la DINUM a officiellement annoncé l'abandon de Windows au profit de Linux, et impose désormais à chaque ministère un plan de réduction des dépendances numériques. Décryptage d'un tournant concret, chiffres à l'appui.

Introduction : du discours aux postes de travail

Nous écrivions il y a quelques semaines que la souveraineté numérique ne devait pas rester un débat d’ingénieurs idéalistes mais devenir un chantier concret. En 2026, l’État français semble avoir entendu ce message. Le 8 avril, à l’issue d’un séminaire interministériel, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) a annoncé l’abandon de Windows au profit de postes de travail sous Linux, avec un objectif clair : migrer ses quelque 250 postes internes d’ici la fin de l’année. Elle suit en cela l’exemple de la Gendarmerie nationale, pionnière de cette transition dans l’administration française avec sa migration vers Ubuntu. Un mois plus tard, l’Assurance Maladie annonçait à son tour la bascule de ses 80 000 agents vers des outils numériques interministériels souverains. Et fin juin, le tout premier Salon Souveraineté Numérique réunissait à Paris près de 2 000 décideurs autour d’une question devenue centrale : comment sortir concrètement de la dépendance aux géants extra-européens ?

Ce dossier fait le point sur ce qui a réellement changé depuis le début de l’année, et sur ce que cela signifie pour les entreprises et les citoyens qui veulent, eux aussi, reprendre la main sur leurs outils numériques.


1. Les chiffres qui justifient l’urgence

Avant de détailler les annonces, il faut rappeler l’ampleur du problème que ces mesures tentent de corriger. Une étude du cabinet Asteres réalisée pour le Cigref en avril 2025 chiffre la dépendance européenne aux logiciels et services cloud américains, et les ordres de grandeur méritent d’être cités avec précision.

Sur environ 400 milliards d’euros de dépenses européennes annuelles en logiciels et services cloud à usage professionnel, 83 % sont passées auprès d’entreprises américaines, soit quelque 330 milliards. De cette somme, 264 milliards d’euros contribuent chaque année à l’économie américaine, où ils entretiennent près de 1,9 million d’emplois directs, indirects et induits — 80 % de la valeur étant créée hors d’Europe. Le Cigref résume l’ordre de grandeur d’une formule parlante : la facture numérique de l’Europe est comparable à sa facture énergétique, soit environ 1,5 % du PIB de l’Union.

Et l’étude chiffre aussi ce que coûte l’inaction : réorienter seulement 15 % de ces achats vers des fournisseurs européens créerait plus de 450 000 emplois sur le continent. Un second chiffre complète le tableau, et il faut le citer exactement. Dans son rapport « Infrastructures numériques, un plan décisif », publié le 20 mars 2025, l’Institut Montaigne écrit que les États-Unis et la Chine dominent le marché des infrastructures numériques avec plus de 70 % des données françaises hébergées sur des clouds américains. La formulation compte : il ne s’agit pas de données hébergées « hors d’Europe » au sens géographique, mais de données confiées à des fournisseurs américains — y compris lorsque les serveurs se trouvent physiquement en Europe. C’est précisément ce qui rend applicable l’extraterritorialité du Cloud Act, que nous documentions dans notre dossier sur le sujet.

Ce qu’il faut comprendre : ce n’est pas un problème de compétitivité technique. Les alternatives européennes et françaises existent depuis des années. C’est un problème d’habitude d’achat, de budgets IT historiquement tournés vers les mêmes fournisseurs, et d’un manque de volonté politique que 2026 semble enfin corriger.


2. L’annonce DINUM : sept chantiers, un délai à l’automne

Le cœur de la décision du 8 avril ne se limite pas à un changement de système d’exploitation symbolique. La DINUM impose désormais à chaque ministère, opérateurs compris, de formaliser avant l’automne 2026 son propre plan de réduction des dépendances extra-européennes, sur sept domaines précis : les postes de travail, les outils collaboratifs, les antivirus, l’intelligence artificielle, les bases de données, la virtualisation et les équipements réseau.

La formule employée pour justifier la mesure résume bien le changement de ton : « l’État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance ». Anne Le Hénanff, ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, l’a formulé ainsi : « la souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique ». On passe donc du diagnostic, répété depuis des années dans les rapports parlementaires, à une obligation de résultat avec échéance fixée.

L’Assurance Maladie, premier grand déploiement

Quelques semaines après l’annonce de la DINUM, l’Assurance Maladie a précisé sa propre feuille de route : ses 80 000 agents basculent vers les outils numériques interministériels Tchap (messagerie), Visio (visioconférence) et FranceTransfert (transfert de fichiers), trois solutions développées en France pour réduire la dépendance aux suites américaines habituellement utilisées dans l’administration. Le gouvernement a également annoncé la migration de la plateforme de données de santé vers une solution de confiance d’ici la fin de l’année 2026 — un sujet particulièrement sensible compte tenu de la nature des données concernées.


3. Le Salon Souveraineté Numérique : un marché qui se structure

Les 30 juin et 1er juillet 2026, Paris a accueilli la première édition du Salon Souveraineté Numérique, sous le parrainage de la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique. L’événement a réuni près de 2 000 décideurs (DSI, RSSI, responsables publics, dirigeants d’entreprise) autour de près de 100 exposants proposant des alternatives aux fournisseurs extra-européens, avec plus de 25 conférences et 30 ateliers pratiques structurés autour de huit thématiques : cloud souverain, IA de confiance, open source, régulation européenne, cybersécurité, identité numérique, commande publique et écosystème des startups.

Ce n’est pas un simple salon professionnel de plus. C’est le signal qu’un marché entier — jusqu’ici composé d’acteurs isolés se battant chacun de leur côté contre les hyperscalers — commence à se structurer collectivement, avec le soutien explicite de la puissance publique.


4. Ce que ça change pour les entreprises et les particuliers

Cette dynamique institutionnelle rejoint directement les recommandations que nous formulions dans notre guide pour remplacer les GAFAM par des logiciels tricolores. Les mêmes briques reviennent, portées cette fois par la commande publique elle-même :

  • Hébergement et cloud : des acteurs comme Clever Cloud ou Scaleway bénéficient directement de cette dynamique de bascule vers des solutions souveraines.
  • Suites collaboratives : les équipes qui cherchent un équivalent professionnel aux outils Tchap/Visio grand public peuvent se tourner vers des solutions comme Talkspirit.
  • Intelligence artificielle : le chantier IA identifié parmi les sept domaines prioritaires de la DINUM profite directement à des champions comme Mistral AI.
  • Recherche : basculer vers un moteur respectueux comme Qwant reste le geste individuel le plus simple pour prolonger, à son échelle, le mouvement engagé par l’État.

Ce qu’il faut comprendre : quand l’État structure sa propre commande publique autour de critères de souveraineté, il crée un effet d’entraînement pour l’ensemble du marché — davantage de clients, davantage d’investissement, davantage de choix pour les entreprises privées et les particuliers qui veulent suivre le même chemin.


Conclusion : un basculement à confirmer sur la durée

Une annonce ministérielle et un salon professionnel ne suffisent pas, à eux seuls, à combler des décennies de dépendance aux technologies américaines. L’échéance de l’automne 2026, à laquelle chaque ministère devra présenter son plan de réduction des dépendances, sera le premier vrai test de la crédibilité de cette bascule. Mais pour la première fois, la souveraineté numérique française dispose d’un calendrier, d’un budget et d’objectifs vérifiables — de quoi transformer un slogan répété depuis des années en politique publique mesurable.


Sources :

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