5 juillet 2026

Le guide complet pour remplacer les GAFAM par des logiciels tricolores

Par quoi commencer, dans quel ordre, et à quel prix ? Rayon par rayon — recherche, courrier, fichiers, visio, cloud, téléphone —, les alternatives françaises disponibles, avec leurs notes et leurs limites. Et ce que ce basculement ne réglera pas.

Ce guide ne cherche pas à convaincre. Les raisons de sortir des GAFAM — extraterritorialité du droit américain, fuite de la valeur, dépendance d’infrastructure — sont exposées ailleurs, dans notre dossier Pourquoi la souveraineté numérique française est un enjeu crucial en 2026. Celui-ci répond à la seule question qui reste une fois la conviction acquise : par quoi remplacer, dans quel ordre, et qu’est-ce qu’on y perd ?

Le contexte tient en un chiffre. Sur un marché européen du cloud de 61 milliards d’euros en 2024, les trois hyperscalers américains en détiennent 70 %, selon Synergy Research Group, contre 15 % pour l’ensemble des fournisseurs européens — une part qui stagne depuis 2022. Aucun acteur européen, pas même SAP, Orange, Deutsche Telekom ou OVHcloud, ne dépasse individuellement 2 %. L’alternative existe donc, mais elle est minoritaire, et elle ne se trouve pas par hasard.


Le point de droit, en trois phrases

Deux textes américains suffisent à comprendre pourquoi la localisation des serveurs ne règle rien. Le CLOUD Act oblige un fournisseur soumis à la loi américaine à livrer les données d’un client, que celles-ci se trouvent ou non aux États-Unis — sur mandat d’un juge américain, dans le cadre d’une enquête pénale, et sans que la justice française intervienne. La section 702 du FISA autorise le ciblage, sans mandat individuel, de personnes situées hors des États-Unis, mais ne s’applique en pratique qu’aux entreprises domiciliées aux États-Unis. Ces définitions sont celles retenues par un rapport du Sénat de 2025.

Conséquence pratique : héberger chez un fournisseur américain à Paris ne place pas sous protection française. Le critère qui compte n’est pas l’adresse du centre de données, c’est la nationalité de la société mère. Le raisonnement complet, et ce qu’il implique pour l’économie et la résilience, sont développés dans le dossier souveraineté.


Par où commencer : l’ordre compte plus que l’exhaustivité

L’erreur la plus fréquente consiste à vouloir tout basculer d’un coup, puis à abandonner devant l’ampleur. Une migration se classe sur deux axes : l’effort qu’elle demande et le volume de données qu’elle soustrait. Les deux ne vont pas ensemble.

  • Effort faible, effet immédiat : le moteur de recherche. Cinq secondes, réversible, et il coupe la source de données comportementales la plus riche.
  • Effort moyen, effet majeur : le courrier électronique. La migration la plus rentable du lot, et la plus redoutée à tort.
  • Effort élevé, effet structurel : l’hébergement et les outils d’équipe. À planifier, pas à improviser.
  • Effort élevé, effet partiel : le téléphone. Le plus visible, le moins décisif, et le plus coûteux en confort.

Pour chaque rayon, nous indiquons les notes de la fiche : capitaux, conception, fabrication, matières premières. Sur un service immatériel, la « fabrication » se lit comme le lieu d’exploitation — serveurs, équipes techniques, support — et les « matières premières » comme le socle technologique sous-jacent : le cloud sur lequel le service tourne, le modèle d’IA qu’il appelle, le réseau bancaire qu’il utilise. Le détail des seuils figure dans notre dossier Comment fonctionne notre barème de notation.


1. La recherche : le geste à cinq secondes

C’est le seul remplacement de cette liste qui ne demande aucune préparation, aucune migration et aucun apprentissage.

Qwant affiche 3/3/2/2 : capitaux et conception français, et deux réserves, sur l’hébergement et sur la part de ses résultats fournie par des tiers, que sa fiche détaille. Lilo propose une approche différente, en reversant une part de ses revenus publicitaires à des projets choisis par les utilisateurs.

Changer de moteur ne coûte rien et ne casse rien. Si un seul geste doit être fait, c’est celui-là.


2. Le courrier électronique : la migration la plus rentable

C’est le rayon où l’offre française est la plus solide, et de loin.

Mailo — 3/3/2/2 — est éditée par une société française présidée par Mail Object, la société par laquelle ses fondateurs ont racheté le service en 2007, et repose sur une technologie développée en interne ; ses serveurs sont en France, mais loués à l’hébergeur français Ecritel, ce qui lui a coûté le 4 octobre 2026 la note maximale qu’elle affichait sur les quatre critères. La Poste.net l’a perdue le même jour (3/3/2/1) : son éditeur est entièrement public et sa messagerie exploitée par un prestataire français, mais l’accès web au service passe par un répartiteur de charge de Google Cloud.

La difficulté n’est pas technique, elle est sociale — une adresse est connue de centaines d’interlocuteurs. La méthode qui fonctionne consiste à ouvrir la nouvelle adresse, à y faire suivre l’ancienne, puis à basculer les comptes un par un au fil des connexions : banque, impôts, abonnements. Comptez plusieurs mois, mais quelques minutes par semaine.

Pour la messagerie instantanée personnelle, Olvid — 3/3/1/1 — remplace WhatsApp et Messenger avec un chiffrement qui n’exige ni numéro de téléphone ni annuaire central. Sa conception et ses capitaux sont français ; le serveur qui distribue les messages, lui, tourne chez Amazon Web Services, que le chiffrement de bout en bout rend aveugle mais que le barème compte comme une dépendance.


3. Les fichiers : stockage et partage

Leviia affiche 3/3/3/2 face à Google Drive, Dropbox et OneDrive. Twake Workplace présente un profil différent, 3/1/3/2 : exploitation et socle technique européens, mais une note de conception plus basse que sa fiche détaille.

Le point d’attention est ici la synchronisation de bureau. C’est elle, et non l’espace de stockage, qui fait la différence d’usage au quotidien : vérifiez qu’un client existe pour votre système avant de migrer, pas après.


4. Les outils d’équipe : remplacer Slack et Teams

Talkspirit et Whaller obtiennent tous deux 3/3/2/2. Ni l’un ni l’autre ne possède ses serveurs : Talkspirit se déclare « hébergé par OVH » à Roubaix, et Whaller a bâti son offre qualifiée SecNumCloud, DONJON, sur l’infrastructure qualifiée d’OVHcloud. Des serveurs loués à un fournisseur européen valent 2 au barème, pas 3. Ce sont néanmoins des remplacements crédibles, avec une réserve à connaître : Teams n’est pas seulement un outil de discussion, c’est le point d’entrée d’une suite bureautique complète. Remplacer la conversation ne remplace pas le document partagé.

C’est la migration la plus lourde de cette liste pour une organisation, parce qu’elle touche les habitudes de tout le monde en même temps. Elle se prépare, se teste sur une équipe pilote, et se conduit — elle ne se décrète pas.


5. La visioconférence

Tixeo est l’option la plus solide du rayon, avec 3/3/2/2 et un chiffrement de bout en bout qui vise les usages sensibles. Livestorm existe aussi, mais sa fiche est nettement plus nuancée — 3/2/1/1 — et nous préférons le dire plutôt que de l’aligner sans commentaire à côté de Tixeo : ses mentions légales désignent comme hébergeur « Amazon Web Services situé en Irlande ».

C’est précisément l’intérêt d’afficher quatre notes séparées : deux marques du même rayon, toutes deux françaises d’origine, peuvent avoir des profils sans rapport.


6. L’hébergement et le cloud : la fondation

Construire un service français sur une infrastructure américaine est un non-sens stratégique : c’est le socle qui détermine qui peut vous couper les vivres.

Scaleway obtient 3 sur les quatre critères. Clever Cloud affiche 3/3/3/2 : depuis décembre 2023, l’entreprise écrit qu’elle ne loue plus ses serveurs mais les possède ; ses zones de Roubaix, Varsovie, Singapour et Sydney sont en revanche déployées sur OVHcloud, ce qui retient sa note de matières premières. Les deux fiches détaillent ce qui sépare ces profils.

Pour un usage professionnel exposé, la référence exigeante reste la qualification SecNumCloud de l’ANSSI, qui impose une immunité aux lois extraterritoriales : capital et direction européens, données, métadonnées, journaux et clés hébergés dans l’Union, et aucune administration courante depuis un pays tiers.


7. Le téléphone : le plus visible, le moins décisif

Murena préinstalle /e/OS, système dégooglisé développé à Caen par Gaël Duval, fondateur de Mandrake Linux. Le montage capitalistique est inhabituel et volontaire : une association détient le noyau open source, une société commercialise — un rachat ne pourrait pas refermer le code.

Sa note de fabrication est à 1, et nous ne la maquillons pas. Murena n’est pas un constructeur : sa boutique vend des appareils conçus et produits par d’autres — Fairphone, SHIFTphone, Teracube, Volla, HIROH —, et même des Pixel de Google reconditionnés, sur lesquels elle installe son système. Aucun n’est assemblé en France. C’est un basculement logiciel, pas industriel. Et c’est le remplacement qui coûte le plus en confort d’usage, pour le gain le plus partiel.


Ce que ce guide ne promet pas

Trois limites, qu’il vaut mieux poser d’emblée que découvrir en route.

Les semi-conducteurs ne sont remplaçables par personne. Processeurs, cartes graphiques et mémoire viennent d’Asie pour tous les acteurs du secteur, français compris. C’est la raison pour laquelle nous ne comptons pas cette dépendance dans nos notes : elle ramènerait tout le monde au même niveau et rendrait la comparaison inutile.

L’intelligence artificielle est le maillon le plus fragile. Mistral AI est le champion français du domaine, et sa fiche affiche 2/2/1/1. L’entreprise exploite pourtant son propre centre de données en France, au point que Microsoft lui a acheté de la capacité de calcul européenne en juillet 2026. Mais sa propre liste de sous-traitants range encore Microsoft Azure, Google Cloud et l’américain CoreWeave parmi les infrastructures qui font tourner ses services en ligne. La note de fabrication, relevée de 1 à 2 en septembre 2026, est donc revenue à 1 en octobre, et celle des matières premières, lue comme le socle technologique, reste à 1 pour la même raison — et non à cause des puces, que nous ne comptons pas. La parade existe : ses modèles ouverts peuvent tourner chez un hébergeur européen.

Une migration a un coût réel. Temps d’apprentissage, fonctionnalités absentes, interlocuteurs qui ne suivent pas. Prétendre le contraire ferait abandonner à la première difficulté. L’arbitrage se pose rayon par rayon, pas en bloc.


En pratique : l’ordre que nous recommandons

  1. Le moteur de recherche, aujourd’hui. Cinq secondes, réversible.
  2. Le courrier électronique, sur trois à six mois, en redirection puis bascule progressive des comptes.
  3. Les fichiers, une fois la messagerie stabilisée — vérifier d’abord la synchronisation de bureau.
  4. Les outils d’équipe, avec une équipe pilote et une décision assumée.
  5. L’hébergement, au moment d’un renouvellement de contrat, jamais dans l’urgence.
  6. Le téléphone, en dernier, et seulement si le confort perdu est accepté.

Aucune de ces étapes n’exige la suivante. Un foyer qui s’arrête après la deuxième a déjà soustrait l’essentiel de ses données personnelles aux régies publicitaires américaines. C’est un guide de progression, pas un examen.

Chaque marque citée dispose d’une fiche détaillant ses quatre notes, ses réussites et ses limites. Elles sont faites pour être lues avant de décider, pas après.


Sources :

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